Derrière
la crête du Prégentil, (voir photo)
tout en haut des grandes falaises plissées, se blottit
le village perché de VILLARD RAYMOND (du latin "retro
montem" derrière le mont) Ses deux cent cinquante
habitants, longtemps, n'eurent, pour rejoindre le bourg, d'autre
choix qu'emprunter un sentier escarpé, dont les lacets
innombrables se déplient, depuis 750m d'altitude, au travers
des lambeaux de forêt et de ravins vertigineux.
Il y a 70 ans, un facteur faisait régulièrement
la route, et quelle route! Vous voilà invités à
suivre ses traces.
Le sentier démarre dans le haut de Bourg-d'Oisans, au gîte
du Bois Gauthier. Après avoir longé une digue protégeant
les habitants des grosses crues du torrent Saint Antoine et passé
sous un bois de pins, l'itinéraire prend vite de la hauteur.
Laisser le sentier qui, sur la droite, mène au Bout du
Monde.
Vous montez maintenant dans une pente
boisée très raide en suivant pas à pas les
lacets soulignés par un muret de pierres sèches.
En grimpant, prenez le temps de regarder la plaine de l'Oisans;
sa planéité vous surprendra. Il
s'agit en fait d'un énorme fossé qui petit à
petit a été comblé par les alluvions, d'abord
glaciaires, puis apportés par les torrents... jusqu'au
XII° siècle.
Durant quelques décennies, la plaine fut inondée par un lac. Le lac SAINT - LAURENT (ce nom désignait aussi à cette époque le village de Bourg-d'Oisans, se constitua derrière un énorme éboulement dégringolé de la chaîne de BELLODONNE, à l'aplomb des mines de CHALLANCHES.
Pourtant, fragile, ce barrage naturel se rompit soudainement dans la nuit du 14 au 15 septembre 1219, et l'eau envahit l'étroite vallée de la ROMANCHE. A Grenoble ce fut l'apocalypse: emportant maisons et habitants.
Après une cinquantaine de lacets bien serrés, la pente devient moins rude. La forêt s'ouvre sur un pâturage et le sentier s'élargit en un chemin plus aisé. C'est le départ d'une étape du GR50 "Tour du Haut Dauphiné", que l'on reconnaîtra à ses marches blanches et rouges. Le col arrive enfin, très facile à franchir l'été d'autant qu'une piste forestière récente le traverse. Mais songez à ce que pouvait représenter, pour notre valeureux facteur, son passage en plein hiver sur cette crête en plein vent. Avant d'atteindre le village pourtant tout proche, il lui fallait d'abord franchir l'énorme corniche de neige qui obstruait le col. Un véritable mur qu'il devait escalader avec les moyens du bord : les équipements de l'époque n'avaient rien de comparable avec les outils des glaciairistes d'aujourd'hui ! Les villageois du Villard venaient souvent au-devant lui, pour lui porter secours et le sortir de ce mauvais pas. Parfois, ils étaient obligés de creuser un véritable tunnel dans la corniche !
Sous les toits géométriques
du petit village vivaient quelques dizaines de familles, le curé
et bien sûr l'instituteur. Tout était prévu
pour passé l'hiver coupés du monde : le saloir était
plein de cochon et de la chèvre et la cave garnie de pommes
de terre, de carottes et de choux. Aux balcons pendaient des chapelets
d'oignon, des brassées de haricots. Les bergeries empestaient
le suint des moutons cloîtrés six mois durant. Rien
ne manquait, mais combien les nouvelles apportées par le
facteur donnaient du plaisir !
On attendait les missives, et on attendait l'homme courageux qu'il faisait bon questionner autour d'un vin chaud pour connaître les dernières nouvelles du bourg : les naissances, les décès, les mariages ou les affaires du marché. En retour, le brave facteur emporterait des nouvelles pour la fille aînée placée dans une famille, pour le fils employé dans l'une des mines de l'Oisans. Coupés du monde, ces montagnards n'étaient pas malheureux. Vous l'imaginerez aisément en regardant l'implantation du village. Bien exposé, afin de bénéficier d'un ensoleillement maximum, bien entouré de prairies et de pâturages, avec tout à côté la forêt ... tout concourait pour vivre dans un système d'heureuse autarcie.
Du sentier à la route.
La construction d'une route, entre les deux guerres, a désenclavé le village. Cette entreprise louable n'a malheureusement pas eu les résultats escomptés. Le facteur put certes monter plus fréquemment, mais les villageois prirent aussi l'habitude de descendre. Au lieu de prospérer, Villard-Reymond vit ses habitants prendre peu à peu le chemin du bas. Les familles désertèrent le village pour la ville ou le bourg. Si bien que la commune ne compte aujourd'hui plus aucun habitant permanent.
Retour à Bourg d'Oisans, poussez sommet de Prégentil. Il offre un panorama exceptionnel. Pour vous y rendre, suivez le long de la crête, depuis le col du Solude, le chemin balisé de blanc et de rouge. En contre bas du sommet et au niveau d'une large prairie formant une dépression, laissez le sentier partant sur la gauche (GR 50) pour rejoindre par la droite la crête forestière et, plus en aval, le hameau abandonné du Puy à 1 045 mètres d'altitude. De là, traversez les friches sur votre droite, après les maisons, pour poursuivre sur un très bon sentier aboutissant exactement au point de départ, le bois Gauthier.
